Colonne
LXII.

Les voisins qu'on ne salue pas

Octobre 2026

Le monsieur du quatrième droite passe dans le couloir au moment où je sors les poubelles. Nous nous croisons, baissons la tête, ne disons rien. C'est la quatorzième année. Aucun de nous deux ne saurait dire ce qui empêche, à présent, le bonjour. Une absence très ancienne s'est installée à sa place.

Il y a toujours, dans un immeuble, un ou deux voisins ainsi. On les connaît de vue, on connaît parfois leur nom par les enveloppes mal triées de la boîte aux lettres. On ne leur a, à l'origine, rien reproché : le premier bonjour, simplement, n'a pas été dit ; et chaque jour qui passe rend le suivant plus difficile.


Ce silence n'est pas hostile. C'est un accord tacite passé entre deux étrangers qui ont accepté, l'un comme l'autre, de ne plus pouvoir se saluer. Quand on se croise dans l'escalier, on s'efface contre la rampe, on regarde ses chaussures. La politesse a trouvé, pour ce cas particulier, sa version muette.

Un jour, l'un de nous deux quittera l'immeuble. Le déménageur viendra, on entendra du couloir le bruit d'un meuble qu'on descend, et l'on ne sortira pas. Le voisin partira sans qu'on lui ait jamais parlé. On gardera, longtemps après, le souvenir d'un visage qu'on aurait pu connaître et qu'on aura choisi, sans rien décider, de laisser inconnu.