On ferme les yeux pour la convoquer. La voix vient sans difficulté, la silhouette aussi, et l'odeur d'un parfum qu'elle mettait, et la manière particulière qu'elle avait d'appuyer sur la poignée. Mais le visage, lui, ne vient pas. À sa place, un brouillage : les traits sont là, sans pouvoir se rassembler.
La mémoire des visages est l'une des plus fragiles qui soient. Elle s'érode plus vite que celle des voix, plus vite que celle des gestes. Au bout de quelques années sans revoir quelqu'un, le visage commence à se déconstituer. Il reste un sourire, peut-être une couleur d'yeux ; le reste glisse.
On regarde, alors, une vieille photographie. Le visage se reforme. On reconnaît les choses qu'on avait oubliées — la fossette à gauche, la mèche qui retombait, la cicatrice fine au-dessus du sourcil. Ces détails, sur la photo, ont survécu. Sans la photo, ils auraient disparu.
On referme l'album. On rouvre les yeux. Le visage, à nouveau, fuit. Il faudrait, pour le retenir, regarder la photographie tous les jours ; on ne le fera pas. La mémoire continuera de désapprendre, lentement, et l'on finira par garder, de cette personne, davantage le climat qu'elle créait que le visage qu'elle avait.