Colonne
CLXXII.

Reconnaître un visage dans la foule

Octobre 2030

Sur le quai du métro, à six heures du soir, un visage qui sort un instant du flot. Le sourcil, à gauche, a quelque chose qu'on connaît. La bouche aussi. Pendant deux secondes, le cerveau fouille à toute allure, comme un trousseau de clés essayé en désordre dans une serrure neuve.

La reconnaissance des visages se fait à un autre rythme que tout ce que l'attention contrôle. Elle décide sans nous. On sait qu'on a reconnu avant même de savoir qui. Un signal monte du fond : cette personne nous est connue ; le reste, le nom, le contexte, viendra peut-être après.


Parfois, le nom ne vient pas. La personne nous a vus, elle aussi. On hésite. On se sourit, on hoche la tête, on continue. Trois pas plus loin, on s'arrête, on se retourne : trop tard. Le visage a disparu dans la rame qui partait.

Le nom remonte le soir, sous la douche, ou en s'endormant. C'était la sœur d'un ami, croisée trois fois à l'université. On reste un moment immobile au lit, à se demander si elle, ce soir, est en train de faire le même travail mental, et si elle, à son tour, retrouvera le mien.