Colonne
LX.

Les vieux qui regardent passer les autos

Septembre 2026

Sur le banc devant l'épicerie, deux hommes en casquette, assis très droit, jambes tendues, les mains posées à plat sur les genoux. Ils ne parlent presque pas. De temps en temps, l'un commente une voiture qui passe — la marque, parfois la couleur, parfois seulement un hochement de tête. L'autre acquiesce.

C'est une occupation qui paraît dérisoire : regarder passer des autos sur une départementale qu'ils ont vue mille fois. Ce serait mal la voir. Ces hommes-là tiennent, par leur seule présence, un poste d'observation du village. Ils savent qui rentre, qui sort, qui ralentit devant la pharmacie, qui n'a pas changé son numéro depuis trois ans. Le banc est leur fenêtre sur le monde.


Quand une voiture s'arrête, ils ne se précipitent pas. Le conducteur, parfois, leur demande son chemin. Ils répondent avec une lenteur calculée, en pointant du doigt : au feu, à droite, après le pont. Le conducteur remercie, repart. Ils reprennent leur position initiale, légèrement satisfaits.

Vers six heures, ils se lèvent, à peu près en même temps. Ils se saluent d'un mot et partent chacun de son côté : l'un vers la rue des Tilleuls, l'autre vers la place. Le banc, désormais vide, garde quelques minutes la trace de leur présence — une légère marque sur la peinture, là où leurs mains se posaient toujours.