Colonne
CL.

Les vieux postes de radio

Décembre 2029

Sur le buffet de la cuisine, un poste en bakélite brune, le cadran vitré jauni, deux boutons ronds en métal. On tourne celui de gauche : une voix grésille, monte, se perd, revient. Le son qu'il rend n'est ni propre ni net ; il a la grain particulier que les enceintes neuves ne savent pas reproduire.

Les vieux postes de radio ne fonctionnent presque plus très bien. Les bandes qu'ils captaient n'existent plus, les ondes qu'ils écoutaient se sont déplacées. Ils restent, dans la cuisine, davantage comme objets que comme outils. Et pourtant, quand l'un d'eux se remet à marcher, le son qu'il livre, même brouillé, garde une qualité qu'aucune copie numérique n'a su capter.


Il faut, pour les écouter vraiment, un peu de patience. Tourner le bouton lentement, jusqu'à ce qu'une voix prenne. Ne pas s'irriter du grésillement : il fait partie. On entend, à travers, une voix d'antenne, parfois une musique, parfois une nouvelle qu'on connaît déjà. Ce qui compte n'est pas le contenu ; c'est l'épaisseur du son, qui restitue, plus qu'aucun parfum, l'odeur d'une cuisine d'un autre temps.

On éteint d'un clic franc. Le poste se tait, sans bruit, comme s'il rentrait dans son silence avec soulagement. Sur le buffet, il continuera sa veille, indifférent à ce qui se diffuse à présent par d'autres canaux — fidèle, à sa manière, aux voix qui ne se taisent jamais tout à fait dans le bois de sa coque.