L'édition de 1929, en deux volumes, repose sur la tablette basse de la bibliothèque. La reliure de toile rouge a viré au brun. Le poids, quand on en sort un volume, surprend. On l'ouvre au hasard. Une définition, un exemple, parfois une gravure en noir et blanc qu'aucun dictionnaire contemporain n'aurait conservée.
Les vieux dictionnaires ne servent plus, à proprement parler. Pour vérifier un mot, on n'irait pas les chercher ; les définitions sont vieillies, certains usages disparus. Ils ont changé de fonction. On ne les ouvre plus pour s'instruire : on les ouvre pour s'égarer. Une page tirée au hasard ouvre toujours sur un mot qu'on ne connaissait pas, ou qu'on avait oublié.
On y rencontre des verbes pour des métiers qui n'existent plus, des adjectifs pour des choses qu'on n'a jamais possédées, des noms d'outils qui n'ont plus de manche. On lit, on referme. Ces mots, en sortant de la page, ne vivront pas : ils étaient là pour être trouvés, et trouvés une fois, ils se rendorment.
Un vieux dictionnaire est, dans une maison, un compagnon discret. Il occupe peu de place. Il accepte qu'on l'oublie pendant des mois. Quand on revient à lui, il ne fait pas la moue. Il ouvre, au hasard, une page de mots, et nous demande seulement de la regarder une minute avant de le refermer.