Une table près de la fenêtre, à midi pile. Elle a posé son sac sur la chaise voisine, lui a accroché sa veste sans la plier. Le menu, ils le regardent par habitude : ils choisiront ce qu'ils choisissent ici depuis quinze ans. La serveuse, qu'ils connaissent, n'attend même pas qu'ils parlent.
Pendant le repas, ils se disent peu. Trois phrases sur le temps, une sur la facture du chauffagiste, une autre, plus longue, sur un cousin qu'on n'a pas vu depuis Pâques. Entre les mots, ils mangent. Lui coupe sa viande en cubes réguliers. Elle pose sa fourchette à chaque bouchée. Ce n'est pas un silence : c'est une langue qu'ils ont mise au point.
Au dessert, il commande deux cafés sans qu'elle le lui demande : elle lui adresse, pour cela, un petit signe de tête à peine perceptible. Elle pousse vers lui le sucre. Il en prend un, elle deux. Ils ont sans doute fait ce même mouvement plus de dix mille fois. Aucun des deux ne s'en lasse.
Ils paient, se lèvent, sortent. Sur le trottoir, il lui prend le bras sans rien dire, et ils repartent à un pas plus mesuré que celui qu'imposait le matin. La table reste un instant en désordre — la nappe froissée, deux serviettes posées de travers. La serveuse, déjà, débarrasse ; demain, ils reviendront.