Colonne
III.

Les vieilles clés

Janvier 2024

Au fond d'un tiroir, dans une coupelle de faïence, dorment cinq ou six clés que plus aucune porte ne reconnaît. L'une est longue, en laiton, avec un anneau ouvragé ; une autre, courte et noire, semble taillée pour un meuble disparu. On les soulève, on les fait sonner dans le creux de la main, on les repose. Personne ne se résout à les jeter.

Ce sont des objets qui ont perdu leur emploi sans rien perdre de leur forme. Elles continuent d'avoir le poids exact d'une clé, le tranchant des dents, la patine lente que donne la poche. Elles ne servent à rien et restent prêtes à servir. C'est cette disponibilité inutile qui les rend touchantes.


Chaque clé garde, par sa forme même, le souvenir d'une serrure. Une porte d'atelier, un cadenas de jardin, la cave d'une maison vendue il y a vingt ans : on ne sait plus laquelle, on ne saura jamais. On a oublié les portes avant les clés. Cela devrait être l'inverse, et ce n'est jamais l'inverse.

On finit par les ranger ensemble, ces orphelines, dans une boîte qu'on n'ouvre presque plus. Elles attendent. Un jour, quelqu'un les trouvera, après nous, et se demandera ce qu'elles ouvraient. Il les soupèsera, à son tour, dans le creux de la main.