Un cousin, à un repas de famille, prononce un nom. Je mets trois secondes à m'apercevoir que c'est celui de quelqu'un avec qui je m'étais brouillé en 2003. Je n'avais plus pensé à elle depuis dix ans. La brouille, à présent, n'est plus une brouille : c'est un fait administratif dont j'avais oublié l'existence.
Les vieilles brouilles ont, dans la mémoire, un sort étrange. Pendant les deux ou trois premières années, on les ressasse, on prépare mentalement les réponses qu'on ferait. Puis l'élan retombe. Puis on oublie le motif. Puis on oublie qu'il y avait eu une brouille. À la fin, il ne reste qu'un nom, qui ne déclenche plus rien.
C'est, à sa manière, une victoire du temps sur les ressentiments. Le mécanisme qu'on n'aurait pas su mettre en marche par volonté s'opère tout seul. Aucun pardon n'a été nécessaire — seule l'érosion lente d'une mémoire qui, faute d'usage, a fini par perdre la trace.
On pourrait, à présent, reprendre contact. On ne le fait pas, en général. La personne, sans doute, a fait le même chemin de son côté. Nous sommes, l'un et l'autre, débarrassés de la brouille sans avoir eu à la régler. Cela suffit. Nous n'avons plus rien à nous dire — pas même pour nous réconcilier.