Colonne
CLVII.

Les vêtements qu'on ne portera plus

Mars 2030

Le costume bleu nuit, à fines rayures, plié sur un cintre au fond du placard. La veste rouge qu'on a portée pour trois fêtes en 2009. Le pantalon en velours côtelé qu'on adorait à vingt ans. Tous sont là, alignés, dans une zone du placard où la main ne va plus.

Les vêtements qu'on ne portera plus se distinguent, à l'œil, de ceux qu'on porte encore. La couleur a légèrement passé. Le pli, à la même place, s'est marqué pour de bon. Le tissu, là où on n'a pas touché depuis longtemps, garde une odeur très différente de celle des vêtements en service.


On ne se résigne pas à les sortir. Les vêtements sont, parmi les objets, ceux qui gardent le plus précisément la forme du corps. Le costume bleu nuit a, dans le creux de l'épaule, le moulage exact d'un dimanche d'avril 2007. La veste rouge, dans la manche, l'angle d'un coude qui pliait à cinquante-deux ans. Les jeter, ce serait perdre ces postures.

On finira par les céder, peut-être, à une œuvre, quand le placard sera devenu trop étroit. D'autres corps les rempliront. La forme s'effacera lentement, recouverte par d'autres formes. Personne ne saura jamais ce qu'avait été notre épaule un dimanche d'avril.