Colonne
XCVI.

Les trains de nuit

Mars 2028

Le compartiment sent la moquette tiède et le métal. On a déplié le drap mince, posé la couverture par-dessus. La couchette du dessus est inoccupée. On retire ses chaussures, on s'allonge tout habillé. Le train démarre sans à-coup, et l'on glisse en avant avec lui.

Le train de nuit a quelque chose d'une chambre en mouvement. On y dort comme on dort dans une maison : avec la lumière éteinte, le rideau tiré, la porte fermée à clé. Le bruit régulier des essieux remplace celui de la rue. À deux heures, on se réveille brièvement parce qu'on traverse une gare. À quatre heures, parce que le train ralentit. Entre les deux, on rêve mieux qu'en avion.


Au matin, on relève le rideau d'un doigt. Un paysage qui n'est plus celui d'hier : des montagnes, peut-être, ou la mer, ou un champ de tournesols. La frontière a été traversée pendant le sommeil, sans cérémonie. On s'est endormi dans un pays, on se réveille dans un autre. Cette magie modeste, propre au train de nuit, aucun autre transport ne l'a vraiment.

On enfile ses chaussures, on plie la couverture, on descend dans le couloir où l'on respire l'air froid d'une fenêtre entrouverte. À six heures, on arrive en gare d'une ville qu'on n'avait jamais vue qu'en plein jour. Elle a, à cette heure, l'air d'attendre quelqu'un qu'elle ne connaît pas encore.