Il y a, dans le geste de déplier une carte, quelque chose qui résiste obstinément à l'époque. On y tient à deux mains ; on la pose sur la table ; on incline la tête. La carte ne répond pas à notre position : elle nous demande, au contraire, de chercher la nôtre.
C'est cette inversion qui fait toute sa valeur. L'écran sait où nous sommes avant même que nous ayons posé la question ; il oriente le monde autour de nous comme si nous en étions le centre. La carte, elle, nous laisse seuls avec le pays. Elle ne déplace ni les fleuves ni les villes pour nous accommoder. À nous de trouver le sud, à nous de lire l'échelle, à nous de comprendre que ce qui paraît, sur le papier, un détour, est en réalité une vallée traversée par une rivière qu'il faudra bien franchir.
Cet effort, qui semble aujourd'hui un loisir d'archéologue, est en vérité l'apprentissage le plus ancien que les hommes se soient transmis : situer son corps dans un monde plus vaste que lui. On peut s'en passer ; on peut traverser un pays entier sans jamais avoir su, à aucun moment, où se trouvait le nord. Ce qu'on y gagne en commodité, on le perd ailleurs, dans une part muette de soi-même qui ne s'éveille qu'au contact d'un terrain.
Je garde, pour ces raisons, quelques cartes anciennes dans un tiroir. Je les ouvre rarement. Mais il me suffit, parfois, de savoir qu'elles sont là, soigneusement repliées, attendant qu'on revienne à elles avec la patience qu'elles réclament.