Bord de nationale, fin d'après-midi, pouce tendu. Le sac à dos posé entre les pieds, le manteau passé sur l'avant-bras. Une voiture, deux, trois, qui ne ralentissent pas. La quatrième, peut-être, met le clignotant. On se penche à la portière, on échange trois phrases, on monte.
L'auto-stop d'autrefois était une discipline du seuil. Pendant les vingt minutes d'attente, on se tenait à la frontière exacte entre soi et le pays : on ne contrôlait rien, on regardait passer ce qui passait. On apprenait, à dix-huit ans, l'art difficile d'avoir confiance dans l'inconnu sans la promesse qu'il viendrait.
Dans la voiture, il y avait un protocole. On parlait, mais pas trop. On répondait à ce qu'on vous demandait. On évitait de fumer si le conducteur ne fumait pas. Cent kilomètres plus loin, on était devenus, pour une heure, des intimes provisoires ; et au moment de descendre, on échangeait un salut qui n'aurait pas de suite, et l'on en savait, l'un sur l'autre, plus qu'on en aurait jamais su d'un voisin de bureau.
Ce pays-là n'existe plus tout à fait. On n'attend plus aux abords des routes. Les voitures, devenues plus rares à s'arrêter, ne savent plus le geste. Reste, à la mémoire de ceux qui l'ont pratiqué, ce souvenir d'une mobilité fragile, suspendue à la bonne volonté d'inconnus — et le pli, dans le pouce levé, que la main n'a jamais complètement oublié.