Colonne
CLXV.

Les seuils

Juillet 2030

Le seuil de la porte d'entrée est en pierre, usé en son milieu par les pas. À l'œil, un creux à peine perceptible. À la main, en s'accroupissant, un véritable ventre — quatre ou cinq millimètres de pierre que cent cinquante ans de passages ont mangés sans qu'aucun habitant ne s'en aperçoive.

Le seuil est, dans la maison, le lieu où les vies passent. On y entre, on en sort. On y dit bonjour. On y récupère le journal le matin. Le facteur y dépose ses paquets. À la longue, c'est la pierre qui en garde le compte, plus exactement que toute mémoire humaine ne saurait le faire.


Aux maisons les plus anciennes, le seuil dessine une marche. On y prend appui en sortant : une fraction de seconde, le poids du corps s'y dépose, et la pierre l'accuse au cours des siècles. Ce minuscule mouvement, répété par des milliers d'habitants successifs, finit par redessiner une roche que rien d'humain ne devait pouvoir entamer.

On pose le pied sur le creux, le matin, en sortant chercher le pain. La pierre, en dessous, accepte le poids une fois de plus. Personne ne saura, dans le compte qu'elle tient, lequel des pas est le nôtre. C'est, à elle seule, l'archive la plus juste de la maison.