On glisse la clé. On tourne. Rien ne vient. On la retire, on la remet, on essaye dans l'autre sens. Au troisième essai, la serrure cède. C'est, à présent, presque toujours ainsi. La clé, comme la serrure, a vieilli : les dents ne mordent plus exactement le pêne.
Avec le temps, on apprend l'angle exact qu'il faut. Légère bascule à droite, pression dans le bas, traction au moment du déclic. Le geste, juste, prend trois secondes. Un visiteur peinerait beaucoup plus.
Les serrures rétives, comme les portes qui ferment mal, font, dans une maison, partie des petits accords privés. Elles distinguent les habitants des visiteurs. Elles obligent, au seuil, à un geste appris qu'aucun bricoleur n'enseignerait. La maison, derrière sa porte, sait reconnaître qui sait l'ouvrir.
Un soir, la serrure cédera tout à fait. Il faudra changer le barillet. La nouvelle serrure tournera d'un seul mouvement, sans hésitation. On gagnera trois secondes par jour. On perdra, sans s'en plaindre, le petit rituel d'entrée qu'on aura, à son insu, accompli pendant douze ans.