Colonne
CXCIX.

Le sentiment que tout est bien

Août 2031

Un samedi de juin, vers cinq heures. Le bruit d'une tondeuse à deux jardins. Une voix d'enfant qui appelle un chien dans la rue voisine. La fenêtre ouverte sur les feuilles du marronnier. Un livre fermé sur les genoux. Pendant deux ou trois minutes, le sentiment passe, sans qu'on l'ait sollicité — que tout, à cet instant, est bien.

Ce sentiment ne tient à rien de précis. Aucun bonheur particulier ne l'a déclenché. Aucune nouvelle, aucune réussite, aucune attente comblée. Il monte, on dirait, du fond de l'après-midi lui-même, comme une qualité de l'air. Il dure très peu. Il s'efface dès qu'on essaye de le retenir.


On apprend, au fil des années, à le laisser venir sans s'y précipiter. Si on l'analyse, il s'évanouit. Si on le commente intérieurement, il devient quelque chose d'autre. Il faut, simplement, le laisser passer à travers soi, sans rien faire. Trois minutes plus tard, il est parti ; et la mémoire en garde une trace plus fidèle que de bien des bonheurs plus appuyés.

On rouvre le livre. La tondeuse, à côté, continue. L'enfant, dans la rue voisine, a fini par retrouver son chien. La journée reprend son cours ordinaire. C'est tout.