Colonne
CLXXVIII.

Se taire au bon moment

Décembre 2030

Quelqu'un, à table, raconte une histoire qui touche à un sujet douloureux. La phrase qu'on s'apprêtait à dire — une remarque correcte, raisonnée, qui aurait apporté quelque chose — paraît, à la seconde, déplacée. On la garde. La conversation continue sans elle. Personne ne s'aperçoit qu'elle aurait pu être dite.

Le silence choisi est l'un des arts les plus difficiles. Il ne se confond ni avec la timidité, qui se tait par défaut, ni avec la lâcheté, qui se tait par peur. Il consiste à reconnaître qu'une phrase, même bonne, n'est pas pour cet instant ; et à la sacrifier en sachant qu'elle ne reviendra pas.


On apprend ce silence assez tard. À vingt ans, on dit tout. À trente, on commence à hésiter. À quarante, on choisit. Plus loin, on découvre que les conversations les plus justes sont parfois celles où l'on a, sans qu'on s'en aperçoive, retenu trois ou quatre phrases qui auraient flatté l'esprit sans servir la situation.

Le soir, en rentrant, on peut repenser à la phrase non dite. On a la chance de pouvoir la dire en silence, dans la voiture, à voix basse pour soi-même. Elle aura existé. Personne ne l'aura entendue. C'était son sort.