Colonne
CLXXXVIII.

Se relire

Mars 2031

Une lettre écrite il y a quatre ans, retrouvée dans un brouillon de tiroir. Je la lis avec la même attention que si elle venait de quelqu'un d'autre. Trois phrases me paraissent bonnes. Quatre, lourdes. Une, dont je ne comprends plus très bien à quoi elle répondait. Une autre, dont je sais qu'elle disait juste mais qui aurait pu être dite plus brièvement.

Se relire est une expérience à demi gênée. Le narrateur de la lettre est, à quelques mois près, un autre. Il croyait ce qu'il écrivait. On le lui accorde. Mais on n'écrirait plus, aujourd'hui, exactement de la même manière. On a, depuis, allégé. On a appris à couper.


La tentation est de retoucher, en pensée. On corrige mentalement. On rature des adjectifs. On serre les paragraphes. Cet exercice est sans conséquence : la lettre est partie, le destinataire l'a lue telle quelle, il n'y a plus rien à amender. On la repose dans le tiroir, légèrement plus indulgent.

Ce qu'on retient, en se relisant, c'est moins le contenu que la cadence. On reconnaît, sous les mots, le souffle qu'on avait à l'époque. Le souffle a changé. Les mots l'attestent. Ils étaient justes pour celui qui les écrivait — et lui n'est plus tout à fait là.