Colonne
CXCI.

Une saison qui ne ressemble à aucune autre

Avril 2031

L'hiver 1985 a été d'une douceur que personne, dans la famille, ne s'expliquait. Il a plu peu, il n'a pas neigé, le jardin a gardé du vert presque jusqu'en mars. Je m'en souviens parce que j'étais malade longtemps cet hiver-là, et que je passais mes journées à regarder, depuis le lit, un ciel qui ne ressemblait pas aux ciels d'hiver.

Certaines saisons gardent, dans la mémoire, une couleur qu'aucune autre n'aura. Pas à cause de la météo seule — beaucoup d'années ont eu un climat semblable ; je ne m'en souviens pas. Mais celle-là correspondait à une situation, à une chambre, à un âge où le ciel particulier d'un jour comptait. Le climat et l'âge se sont coïncidés une fois pour toutes.


D'autres saisons, qu'on aurait cru marquantes, ont au contraire glissé sans laisser de trace. L'été 2003, dont on a beaucoup parlé partout, je ne saurais pas le décrire. J'étais ailleurs. La canicule, qui a tant occupé les conversations, n'a pas pris en moi : je n'ai pas le climat, je n'ai pas la chambre, je n'ai pas l'âge.

Ce sont, peut-être, les seules saisons qu'on possède vraiment : celles dont la météo a rencontré, sans qu'aucun calendrier ne l'avait prévu, une heure de notre vie. Les autres existent dans les archives. Les nôtres, elles, restent dans le creux d'un certain hiver, où le ciel d'une certaine fenêtre était d'un certain bleu.