Colonne
CLXXXVII.

Sa propre écriture, vue après dix ans

Février 2031

Un carnet rouvert au hasard. Une page entière de mon écriture, datée de 2020. La pente est la même qu'aujourd'hui, le tracé des « g » identique, les boucles des « f » familières. Et pourtant, à dix secondes près de l'identification, je n'aurais pas reconnu : une certaine fermeté n'y est plus tout à fait.

Notre écriture vieillit avec nous, sans qu'on s'en aperçoive. Elle se ralentit, se raccourcit, devient plus ronde. Les jambages s'estompent. Les liaisons se simplifient. Comparée à celle d'il y a dix ans, l'écriture d'aujourd'hui paraît plus mesurée — comme la démarche d'un homme qui ne court plus.


C'est étrange de tenir, à côté l'un de l'autre, deux mots écrits par soi à dix ans d'intervalle. On reconnaît la même main et l'on voit, en même temps, qu'elle a perdu quelque chose. Pas la lisibilité — celle-ci est meilleure qu'avant. Mais une certaine impulsion, qui avait à vingt ans, jeté les lettres sur la page avec une vitesse qu'aucune patience d'aujourd'hui ne sait recomposer.

Je referme le carnet. Je reprends, sur la table, le stylo de ce matin. La phrase suivante que je trace porte, déjà, la marque de ce qu'elle est devenue. Je n'y peux rien ; c'est moi.