Colonne
LXXXI.

Retourner dans un lieu aimé

Août 2027

La rue s'ouvre à l'angle de la place exactement comme on l'avait laissée. La fontaine est là. La boulangerie aussi, à la même devanture. On reconnaît, à dix mètres, l'arbre auquel on s'était adossé un soir. Tout est resté en place. C'est ce qui rend la chose étrange.

On retourne dans un lieu aimé avec la secrète espérance de retrouver, non pas la pierre, mais l'humeur qu'on y avait. La pierre, elle, est fidèle. L'humeur, non : elle dépendait d'un âge, d'une compagnie, d'une lumière qui n'étaient pas le lieu mais qui se confondaient avec lui. On l'avait, à l'époque, attribuée à la place ; on s'aperçoit, à présent, qu'on s'était trompé.


On s'assied au café d'en face, on commande le même verre qu'autrefois. Le serveur est jeune ; ce n'est plus le même qu'il y a vingt ans. La table est neuve. La nappe a changé. Le café, pourtant, garde son goût : c'est l'eau locale, peut-être, ou la cafetière. Sur ce détail-là, le souvenir tient sa promesse.

On repart sans s'attarder. Le retour s'est bien passé : c'est-à-dire qu'il a déçu juste ce qu'il fallait pour qu'on cesse d'idéaliser. On garde, en partant, une affection plus calme pour cette place — non plus celle d'autrefois, mais celle, plus modeste, qui aura accepté d'être revisitée par quelqu'un d'autre que nous-mêmes.