Colonne
XXXVI.

Relire un livre déjà aimé

Mars 2026

La couverture est un peu fanée, les coins arrondis, le dos plissé d'un trait blanc à la hauteur du tiers. On l'a déjà lu deux fois, peut-être trois. On l'ouvre, ce soir, sans préméditation particulière, et l'on retombe sur la première page comme on retomberait sur un visage familier dans la rue.

Relire un livre déjà aimé est un exercice étrange. On connaît l'histoire, on connaît la fin, on se souvient de certaines phrases au mot près. Et pourtant, le livre se livre autrement. Les passages qu'on avait soulignés à vingt ans paraissent, à présent, beaucoup moins importants ; d'autres, qu'on avait traversés sans les voir, sont les seuls qu'on lit encore.


Ce qui a changé, ce n'est pas le livre, c'est le lecteur. Le livre est resté ouvertement le même, fidèle au mot près ; mais on l'aborde avec un autre stock d'expériences, d'attentes, de fatigues. Il nous rend, comme un miroir patient, l'image de ce que nous sommes devenus depuis la dernière fois.

On le referme tard, sans hâte. On le repose à sa place sur l'étagère. On sait qu'on le rouvrira encore, dans cinq ans ou dans dix. Il sera toujours le même. C'est nous qui aurons changé, et c'est lui, paradoxalement, qui nous le dira.