Le rendez-vous, à Lisbonne, en octobre 1996, où j'aurais dû aller et où je ne suis pas allé. Je ne m'en veux plus depuis longtemps. La chose, à présent, est là, posée à côté de moi, sans poids particulier — un regret qui a perdu, avec le temps, la part agressive qu'il avait à vingt-cinq ans.
Les regrets vieillissent comme les vins. Certains tournent au vinaigre : ce sont les regrets actifs, ceux qui continuent à nous accuser parce qu'on n'a pas réglé ce qu'ils contenaient. D'autres, qui ont décanté pendant trente ans, sont devenus, à la fin, des présences douces. On les visite sans tristesse.
Ce changement n'est pas l'oubli. On se rappelle parfaitement le rendez-vous manqué, la rue où il aurait eu lieu, l'heure même. On sait, à peu près, ce qui se serait passé si l'on était venu. Mais cette autre vie possible, qu'on aurait, vingt ans, pris à témoin contre soi-même, a fini par s'asseoir tranquillement à côté de la vie qu'on a eue. Elle ne réclame plus.
Il faudra, peut-être, quarante ans pour qu'un regret se vide complètement de son amertume. C'est long. Mais cela arrive. On ne peut pas accélérer le processus : il a son temps propre. On peut, seulement, ne pas l'empêcher.