Une boîte à chaussures, deux ou trois enveloppes en kraft. On déverse l'ensemble sur la table de la cuisine. Les photos glissent en éventail, dans le désordre des années. Ici, un mariage de 1972 ; là, un anniversaire d'enfant ; là encore, une plage qu'on ne reconnaît pas tout de suite.
Ce qu'on cherche, en les regardant, ce n'est pas tant le souvenir précis de la scène — souvent on ne s'en souvient pas — que les détails qu'on n'avait pas vus à l'époque. Le motif de la nappe, la coupe des cheveux d'un cousin, la marque de cigarette posée sur la table. Ce sont eux qui, dans la photo, ont le mieux vieilli.
On s'attarde sur les visages des morts. Ils sont jeunes, sur ces photos ; ils sourient sans savoir. On les regarde avec une tendresse qu'on n'aurait pas eue de leur vivant. Ils n'ont plus, à présent, aucun défaut. La photographie a fait ce travail patient de désarmer les rancunes.
On range les photos en désordre dans la boîte. On se promet de les classer un jour. On ne le fera pas. Tant mieux : c'est le désordre, justement, qui permet de retomber par hasard, dans quinze ans, sur un cliché qu'on avait oublié, et de retrouver, en deux secondes, tout un dimanche d'été qu'on croyait perdu.