Colonne
XXXV.

Ranger une bibliothèque

Mars 2026

On a commencé par vouloir dépoussiérer la tablette du haut. Une heure plus tard, on est assis par terre au milieu de trois piles, un livre ouvert sur les genoux. La bibliothèque ressemble à un chantier : rayonnages à demi vides, ouvrages alignés sur le parquet, classement provisoire qui ne mène nulle part.

Ranger une bibliothèque, on le sait avant de commencer, c'est ne ranger qu'à la fin et lire tout le temps. Chaque livre, soulevé, demande qu'on l'ouvre une seconde, et chaque ouverture entraîne dix minutes. On retombe sur une page qu'on avait soulignée à vingt ans, sur une dédicace qu'on avait oubliée, sur un signet glissé entre deux pages comme un témoin d'une lecture interrompue.


Le classement, à la fin, n'a pas grande importance. Par auteur, par couleur, par hauteur, par mémoire : chaque méthode trahit le possesseur autant que les livres. L'essentiel n'est pas l'ordre obtenu mais le passage en revue qu'il aura imposé. On a tenu, l'espace d'une après-midi, sa propre bibliothèque entre les mains.

Le soir, les livres ont retrouvé une place, à peu près celle qu'ils occupaient au matin. On s'assied dans le fauteuil, on regarde l'étagère. Rien n'a changé pour un visiteur. Pour soi, tout s'est très légèrement déplacé : on est, désormais, à nouveau au courant de ce qu'on possède.