Colonne
CXC.

Les promesses tenues sans le savoir

Avril 2031

À vingt ans, je m'étais promis de toujours pouvoir loger un ami de passage. Je n'ai pas reformulé cette promesse depuis quarante ans. Quand un ami appelle, je propose la chambre du fond avant même qu'il ait fini sa phrase. La promesse, elle, n'a pas attendu qu'on s'en occupe : elle s'est installée comme une habitude, et continue toute seule.

Il existe une catégorie de promesses qu'on a faites jeunes et qu'on tient sans le savoir. Elles se sont transformées en réflexes. On ne se les rappelle pas. Si quelqu'un nous demandait quelle promesse on s'est faite à vingt ans, on serait sans réponse. La promesse, à elle seule, fait son office.


L'inverse existe aussi : les promesses solennelles, écrites en gros caractères dans le cœur d'un soir, et qu'on a trahies au bout de trois mois sans s'en apercevoir. Les plus durables ne sont pas celles qu'on a couchées sur le papier ; ce sont celles qui, modestement, se sont infiltrées dans le geste quotidien.

L'ami du mois passé, quand il est reparti, a remercié pour la chambre. J'ai répondu que c'était normal. C'est normal, en effet. C'est même la chose la plus naturelle du monde, à quoi je n'ai presque plus à penser. Quarante ans après, je continue de tenir une promesse que je n'ai jamais réentendue.