On ouvre le carnet à l'endroit où la reliure cède le plus facilement. La page, devant soi, est d'une blancheur intacte. On tient le stylo au-dessus, sans encore écrire. Pendant trois secondes, on hésite — non sur ce qu'on va dire, mais sur le fait même de salir, en commençant, cette neutralité.
La première page d'un carnet vide intimide plus que toutes les autres. Une fois la première phrase tracée, le carnet est lancé : il n'est plus à craindre. C'est le franchissement qui demande un effort. On se rabat, parfois, sur la deuxième page. On y écrit en se promettant de revenir à la première. On n'y revient jamais.
L'écriture est obligée, sur cette page, à un degré de soin qu'elle n'aura plus ensuite. On forme les lettres plus rondes. On respecte mieux la marge. On évite les ratures. Le carnet ouvre un contrat tacite qui, déjà à la page dix, sera oublié : on griffonnera, on rayera, on plieras le coin.
Pour l'instant, on en est à la phrase première. On l'écrit enfin. Elle ne dit rien d'extraordinaire. Elle dit la date, le lieu, l'heure. Elle aura tenu, à elle seule, le rôle d'ouvreur — et le carnet, désormais, pourra prendre la suite.