On glisse l'enveloppe par la fente, on entend, en bas du caisson, le bruit léger du papier qui tombe sur les autres lettres déjà déposées. Le geste a duré une seconde. Il dit, pourtant, quelque chose de plus solennel que beaucoup d'envois plus rapides : la lettre, à présent, n'est plus à nous.
Entre l'instant où on l'a écrite et celui où le destinataire la lira, elle voyagera sans nous. Elle passera de boîte en sac, de sac en camion, de camion en tri. Elle traversera des paysages que nous ne verrons pas. Personne, sur son trajet, ne saura ce qu'elle dit. C'est cette opacité protectrice qui fait, à elle seule, le prix de la lettre.
On reste, parfois, deux secondes devant la boîte aux lettres. Il n'y a plus rien à faire. La lettre est partie. On vérifie machinalement la fente, comme pour s'assurer qu'elle n'est pas restée coincée. Elle ne l'est pas.
Dans deux jours, peut-être trois, quelqu'un, à des centaines de kilomètres, sortira l'enveloppe d'une boîte semblable, reconnaîtra l'écriture, la portera à l'intérieur. Il l'ouvrira tôt ou tard, ce sera selon. Nous ne saurons rien, à l'instant exact, du moment où la lettre aura trouvé son destinataire. Et c'est très bien ainsi.