Colonne
CLXVIII.

Les portes qui ferment mal

Août 2030

La porte de la cuisine, depuis deux ans, ne ferme plus tout à fait. Il faut, pour qu'elle prenne, soulever légèrement le bouton et pousser d'un coup d'épaule. Quand on a la technique, c'est l'affaire d'une seconde. Le bois a travaillé, ou bien la maison s'est tassée d'un centimètre : l'un de ces ajustements minuscules qui obligent les habitants à inventer un geste.

Les invités ne savent pas. Ils tirent la poignée, secouent, finissent par laisser la porte entrebâillée. On ne les corrige pas : c'est une affaire entre la maison et nous. Le savoir-faire qu'elle exige est, en quelque sorte, un mot de passe domestique.


Un bon menuisier réglerait la chose en vingt minutes. On a noté l'adresse il y a deux ans. On ne l'a pas appelé. La porte, à présent, fait partie du paysage. La corriger reviendrait à perdre le petit geste qu'on a appris pour la fermer — et ce geste, à force, est devenu plus familier qu'aucun autre.

On finira, peut-être, par appeler le menuisier. Ou bien on ne l'appellera pas. La porte continuera de mal fermer ; le coup d'épaule continuera de l'ajuster ; et le jour où l'on quittera la maison, on emportera avec soi, sans s'en rendre compte, le mouvement exact qui la faisait tenir.