Quand on s'engage sur le tablier, les semelles produisent un bruit sourd : ce léger creux que rend une plaque de tôle posée sur le vide. Les rivets, gros comme des poings, ponctuent les poutres latérales. Plus bas, la rivière passe, indifférente, marron en cette saison.
Les ponts métalliques sont d'un autre âge. On les a construits pour franchir, en peu de temps et à peu de frais, des fleuves modestes que la ville moderne aurait préféré ne pas avoir à traverser. La peinture, autrefois verte ou rouge, vire au gris-brun. Quelques plaques portent encore, en relief, la date et le nom du constructeur, comme une signature posée pour cent ans.
On s'arrête, parfois, au milieu. On s'appuie au garde-corps qui vibre légèrement quand passe une voiture. On regarde l'eau, en bas, qui suit son cours sans se préoccuper du pont qui l'enjambe. C'est un endroit étrange, suspendu entre deux rives, où l'on ne se sent ni d'un côté ni de l'autre. Pour quelques secondes, on est sur le passage lui-même, et nulle part ailleurs.
Quand on redescend de l'autre côté, on n'a pas vraiment quitté un lieu pour un autre. On a traversé, simplement ; et le pont, derrière, garde le souvenir précis de ce passage qu'il n'oubliera pas davantage que les mille autres qu'il aura vus dans la journée.