Colonne
LXXII.

Les planchers qui parlent

Mars 2027

Une latte craque sous le pied, à mi-chemin entre la porte et la table. C'est toujours la même. On l'évite quand on rentre tard, par égard pour les autres. On l'oublie le matin, et le plancher annonce alors notre traversée à toute la maison.

Les vieux planchers tiennent une chronique des passages. Chaque grincement est devenu, à force, identifiable : telle latte signale le couloir, telle autre la cuisine, telle troisième la chambre du fond. Sans regarder, on sait qui marche où. Le plancher, à sa manière, fait l'annonce des allées et venues.


Il y a un confort, dans cette voix de la maison, qu'aucune isolation moderne ne remplace. Un plancher silencieux est un plancher mort : il a renoncé à témoigner. Le bois ancien, lui, parle. Il dit qu'il fait sec, qu'il fait humide, que quelqu'un descend pieds nus pour boire dans la nuit.

Quand on quitte une maison de ce genre, on s'aperçoit qu'on emporte aussi, dans une part secrète de soi, la mémoire de ses craquements. On les retrouve, longtemps après, dans une chambre étrangère où l'on cherche à reconnaître la latte. Elle n'y est jamais. On marche un peu plus prudemment, par respect pour la latte qui n'y est pas.