À table, chacun a sa place. Ce n'est pas marqué ; aucun papier ne le dit. Mais si l'un de nous, par distraction, s'assied du mauvais côté, l'autre s'arrête une seconde avant de prendre son couvert. La gêne, brève, suffit à corriger.
Les places se forment d'elles-mêmes, après quelques semaines de vie commune. Elles tiennent à des raisons précises mais souvent oubliées : l'un avait, à l'origine, la lumière dans les yeux à cette place ; l'autre voulait être plus près du bahut où se trouvait le sel. Au bout de cinq ans, la justification a disparu ; la place, elle, est restée.
Ce n'est pas qu'à table. Le canapé, dans le salon, a son côté. La cuisine, le matin, est faite par celui qui se lève en premier — toujours le même, dans la plupart des couples. Le siège de la voiture, quand on part ensemble, est attribué sans débat. Les places assignées tiennent la maison comme un système nerveux invisible.
Quand l'un de nous part en voyage pour quelques jours, sa place reste vide. On n'y met rien — ni un sac, ni un livre. On dîne en face d'une chaise inoccupée. La maison, sans qu'on l'ait décidé, tient la place. Au retour, il s'y rassied sans qu'on ait à le dire, et l'on a, brièvement, le sentiment d'avoir gardé pour lui ce que personne d'autre n'aurait su garder.