Une jeune femme, croisée au mariage d'un cousin, m'a remercié d'une phrase que je lui avais dite il y a vingt ans, à la sortie d'un magasin de musique. Je n'en avais aucun souvenir. Elle, l'avait gardée mot pour mot. Selon elle, cette phrase l'avait fait choisir un métier, qu'elle exerçait à présent et qu'elle aimait.
On dit, chaque jour, quarante ou cinquante phrases sans surveillance. La plupart tombent sans laisser de trace. Une, parfois, accroche quelqu'un, à un moment où il était disponible pour qu'on l'accroche. Elle continue, sans nous, à faire son chemin. Vingt ans plus tard, elle revient, dans une bouche qui n'est plus la nôtre.
Il y a, dans cette mécanique, quelque chose qui fait peur. Si les bonnes phrases voyagent ainsi, sans qu'on s'en aperçoive, alors les mauvaises voyagent de la même façon. On a dû, sans en garder mémoire, blesser plusieurs personnes par des remarques distraites qui, pour elles, ont compté davantage que pour nous.
Mieux vaut, sans doute, parler un peu moins. Pas par calcul — on ne sait jamais lesquelles de nos phrases vont vivre. Simplement, parler en pensant à ce qu'on dit, autant que possible. C'est peu ; c'est tout ce qu'on peut faire.