Une cuillère à la main, on attend que l'eau dans la casserole arrive à frémir. Cela demandera trois minutes. On ne se sert pas, pendant ce temps, à autre chose. On regarde la surface, on suit la première bulle qui monte d'un côté, puis une autre, qui ne sait pas encore très bien où aller.
La patience n'est pas une vertu héroïque. Elle est un art mineur, qui se pratique dans des moments si modestes qu'on oublie qu'elle a un nom. Attendre que le pain refroidisse avant de le couper. Attendre que la confiture prenne, sur l'assiette froide, le pli qui dira qu'elle est cuite. Attendre que le chat veuille bien sortir de derrière le canapé.
Ces petites patiences, on les soigne ou on les bâcle, et cela fait toute la différence d'une journée à l'autre. Bâclées, elles s'accumulent en irritation sourde. Soignées, elles ralentissent la cadence générale du temps. On n'est plus en lutte contre les minutes qui ne passent pas : on les habite, on s'y installe, on y trouve, mine de rien, un peu de pensée.
On apprend cet art tard, en général, et l'on regrette de ne pas l'avoir appris plus tôt. Il ne s'enseigne pas. Il se transmet seulement par la fréquentation de ceux qui le possèdent — un grand-père taillant un piquet, une voisine triant des haricots — et que l'on a regardés faire, autrefois, sans savoir qu'on apprenait.