Colonne
CLIX.

Les outils du grand-père

Avril 2030

Dans la caisse en bois, en bas de la cave, des outils qu'il avait. Un marteau au manche poli par sa main. Un rabot à fer émoussé. Un niveau à bulle en bois, dont la fiole est encore intacte. Une pince, deux tournevis, une vrille. Tous portent ses initiales gravées sur le manche, à la pointe de couteau.

On les a rapportés à la mort de la maison, l'année où elle a été vendue. On ne savait pas trop quoi en faire. On les a posés dans la caisse, on l'a descendue à la cave. Ils y sont depuis quatorze ans.


De temps en temps, j'ai besoin d'un marteau. Je descends, je sors le sien. Il a le poids exact qu'avait le marteau de la maison, à six ans, lorsqu'il m'avait laissé planter mon premier clou. La main, à présent, est plus grande que la sienne, mais le manche, lui, n'a pas changé. Il sait encore quelle paume venait.

Ces outils ne sont pas du même monde que ceux qu'on achète aujourd'hui. Ils sont plus lourds, plus rustiques, moins commodes. Mais ils ont en eux la marque d'un homme qui les avait choisis, entretenus, affûtés pendant cinquante ans. On ne les utilise pas comme on utilise un outil neuf : on les manie avec un respect qu'on n'aurait jamais pour une marque inconnue.


Mon père, avant moi, les a eus. Mon grand-père, à son tour, les avait reçus de son propre père, dont je n'ai jamais vu le visage que sur une photographie. La pince a, peut-être, plus de cent ans. Elle est passée par plusieurs mains, sans qu'aucune ne s'en plaigne. Chacune l'a tenue de la même manière : en serrant, en relâchant, en serrant à nouveau.

Un jour, je les passerai à mon tour. Si personne ne les veut, je les donnerai à un ami brocanteur — pas pour qu'il les revende, mais pour qu'ils ne dorment pas dans une benne. Ils continueront leur chemin sans nous. La marque, au manche, finira par s'effacer : les initiales tracées à la pointe de couteau ne dureront pas indéfiniment. C'est très bien ainsi.