Colonne
XLVII.

L'oubli des prénoms

Mai 2026

On croise quelqu'un dans la rue. Le visage est familier — on l'a connu, c'est sûr. On sait dans quelles circonstances, à quelle époque, dans quel café. On se rappelle même une conversation qu'on a eue avec lui, ses gestes, le ton de sa voix. Tout est là. Sauf le prénom.

L'oubli d'un prénom est une expérience humiliante et bizarrement précise. Le mot, on le sent, est presque là, sur le bord de la mémoire : il commence par un certain son, il a un certain nombre de syllabes, il est lié à un autre prénom voisin qu'on attrape à sa place. Mais il refuse de venir. Plus on cherche, plus il recule.


On finit la conversation en évitant soigneusement de prononcer le prénom. On dit « vous », on dit « mon cher », on dit « tu » sans appellation. L'autre n'en sait rien. Il continue, à grand renfort de notre prénom à nous, ce qui rend la chose plus injuste encore. On se quitte cordialement.

Une heure plus tard, dans une rue dégagée, le prénom remonte tout seul, intact, comme s'il n'avait jamais été perdu. On le murmure entre ses dents avec un peu de dépit. La mémoire fonctionne ainsi : elle nous rend ce qu'elle nous devait, mais elle choisit, elle, le moment où elle nous le rend.