On passe devant une porte d'immeuble, et l'odeur du couloir nous arrête. Cire, vieux tapis, peinture qui s'écaille. Pendant trois secondes, on n'est plus dans cette rue : on est dans l'entrée d'une maison où l'on n'avait pas pensé depuis trente ans. La rue, autour, devient secondaire.
L'odorat est, de tous les sens, le plus traître à l'oubli. La vue garde des images, on les contrôle. L'odorat, lui, ne demande rien : il prend possession d'un instant entier, le restitue d'un bloc, sans qu'on l'ait sollicité. La mémoire visuelle se distille en fragments ; la mémoire olfactive arrive en avalanche.
Chaque odeur ramène un instant précis : pas une période, pas une époque générale, mais un moment exact, situé dans un endroit exact. L'odeur de naphtaline d'un placard ouvre la chambre des grands-parents un dimanche d'octobre. L'odeur de pain grillé dans une chambre d'hôtel ouvre un petit-déjeuner d'enfance à la mer. C'est un théâtre privé, dont on est le seul spectateur.
Trois secondes plus tard, l'odeur est passée. On a poursuivi sa marche. La rue a repris ses droits. Mais on sait, à présent, que cette maison-là est restée intacte, quelque part en nous : et qu'il suffira d'une autre odeur, dans cinq ans, dans dix ans, pour qu'elle revienne entière, comme aujourd'hui.