Colonne
CXXXIX.

Les odeurs qui ramènent

Juillet 2029

On passe devant une porte d'immeuble, et l'odeur du couloir nous arrête. Cire, vieux tapis, peinture qui s'écaille. Pendant trois secondes, on n'est plus dans cette rue : on est dans l'entrée d'une maison où l'on n'avait pas pensé depuis trente ans. La rue, autour, devient secondaire.

L'odorat est, de tous les sens, le plus traître à l'oubli. La vue garde des images, on les contrôle. L'odorat, lui, ne demande rien : il prend possession d'un instant entier, le restitue d'un bloc, sans qu'on l'ait sollicité. La mémoire visuelle se distille en fragments ; la mémoire olfactive arrive en avalanche.


Chaque odeur ramène un instant précis : pas une période, pas une époque générale, mais un moment exact, situé dans un endroit exact. L'odeur de naphtaline d'un placard ouvre la chambre des grands-parents un dimanche d'octobre. L'odeur de pain grillé dans une chambre d'hôtel ouvre un petit-déjeuner d'enfance à la mer. C'est un théâtre privé, dont on est le seul spectateur.

Trois secondes plus tard, l'odeur est passée. On a poursuivi sa marche. La rue a repris ses droits. Mais on sait, à présent, que cette maison-là est restée intacte, quelque part en nous : et qu'il suffira d'une autre odeur, dans cinq ans, dans dix ans, pour qu'elle revienne entière, comme aujourd'hui.