On ouvre un volume qui n'a pas servi depuis vingt ans. Un nuage très fin monte de la reliure, mêlé à un parfum de papier jauni, de colle ancienne, peut-être d'un peu d'humidité du grenier. On respire. La page, elle, est à peine altérée : les caractères restent nets.
Cette odeur est l'une des plus instables qui soient. Elle dépend du papier, de l'encre, du lieu où le livre a vieilli : une cave n'a pas la même mémoire qu'un salon ; une chambre fumée diffère d'une bibliothèque aérée. Chaque livre garde, dans ses fibres, la trace exacte des conditions de sa survie. C'est un climat condensé.
Les libraires de livres anciens savent cela par cœur. Ils sentent un volume avant de l'ouvrir, devinent en deux secondes si on l'a fumé contre, si on l'a lu en mangeant, s'il a passé deux hivers dans une cave inondable. Eux ne voient pas le livre : ils le respirent.
Quand on referme l'ouvrage, l'odeur reste un moment dans la pièce. On la perd ensuite, peu à peu ; on l'oublie. Mais qu'on ouvre la même page, dix ans plus tard, et elle est là encore, identique, comme si elle avait simplement attendu, patiente, qu'on revienne la chercher.