Colonne
LXVI.

L'odeur de la pluie sur la pierre chaude

Décembre 2026

Les premières gouttes tombent, espacées, sur les dalles d'une place restée brûlante depuis midi. La pierre, en recevant l'eau, libère une vapeur fine que l'on voit à peine mais que l'on respire d'un coup. C'est l'une des plus vieilles odeurs du monde, et l'on la reconnaît avant d'avoir le temps de la nommer.

Elle ne ressemble à aucune autre. Pas tout à fait minérale, pas tout à fait végétale. Il y entre quelque chose de poussiéreux, quelque chose de propre, quelque chose d'animal aussi. On respire profondément, sans le décider. On a, l'espace d'une seconde, dix ans, vingt ans, cinquante ans à la fois — toutes les fois où l'on a senti cela.


Les Anciens lui donnaient un nom. Nous, nous n'en avons pas. Il nous reste l'odeur elle-même, qui n'a pas besoin de mot pour exister. On s'arrête sur la place, on regarde les premières taches sombres apparaître sur la pierre. La pluie tombe plus dru. On reste un instant, mouillé, avant de chercher un porche.

Cette odeur appartient surtout aux pays où il fait chaud longtemps avant qu'il ne pleuve. On en a, pour la vie, le souvenir d'un été de jeunesse — un voyage, une ville inconnue, une place déserte un soir d'orage. Toutes les pluies de toutes les places, depuis, sont retrouvées en bloc à chaque nouvelle averse.

Trois minutes plus tard, l'odeur a disparu. La pierre, refroidie, ne dégage plus rien. Il pleut maintenant comme il pleut partout, sans plus rien de mémorable. On rentre chez soi, déjà un peu nostalgique de ces trois minutes qui n'auront pas duré.