On pousse la porte de la maison où l'on n'a pas mis les pieds depuis quinze ans. L'odeur est là, intacte, qui attendait. Cire d'abeille du parquet, vieux papier des étagères, un soupçon de cuisine éteinte, quelque chose de plus indéfinissable encore qui appartient à cette maison et à aucune autre.
Aucune photographie ne fait ce travail. L'odeur, elle, ne ment pas. Elle ne flatte pas, elle ne nostalgie pas : elle constate. On retrouve à cet instant, dans le creux du ventre, le sentiment précis qu'on éprouvait à six ans en rentrant de l'école — sans la mémoire d'un événement, sans une image, sans rien d'autre que cette sensation totale, qui dure deux secondes et s'efface.
Les maisons gardent l'odeur de ceux qui les ont habitées longtemps. On peut repeindre, changer les rideaux, remplacer les meubles : le fond demeure. Il faut, pour le faire disparaître, un certain nombre d'années où plus personne n'y a vraiment vécu — et alors, c'est une autre odeur qui s'installe, plus neutre, plus pauvre, celle des maisons inhabitées.
On fait quelques pas dans le couloir. On essaye, à présent, de sentir l'odeur. On ne la sent plus. Elle aura été là à l'instant du seuil, pas après. C'est, peut-être, la dernière chose que la maison nous aura donnée : ce salut bref, suivi d'un silence dont on ne lui en voudra pas.