Je me rappelle d'une scie, prêtée à un voisin pour deux jours, en 2014. Le voisin a déménagé. La scie est partie avec lui. Aucune brouille — l'un comme l'autre, nous avons oublié au bout de trois mois. Elle existe, quelque part. Quelqu'un l'utilise peut-être encore.
On prête plus volontiers qu'on ne croit. Un livre. Un trépied. Un parapluie. Une perceuse. À chaque fois, on se persuade qu'on récupérera. Et à chaque fois, l'objet glisse dans la vie d'un autre, s'y installe, finit par appartenir au lieu où il atterrit. Le geste de prêter contient déjà, secrètement, celui de céder.
Au bout de quelques années, on a constitué, à son insu, une seconde collection — celle des objets qu'on a possédés un temps et qui poursuivent leur existence ailleurs. On ne sait plus qui a quoi. On retrouve parfois l'un d'eux chez l'emprunteur, par hasard, et l'on n'ose pas le réclamer. Il a, là-bas, déjà pris ses marques.
Mieux vaut, sans doute, prêter sans regret : faire le calcul, à l'avance, que l'objet ne reviendra peut-être pas, et le donner mentalement avant qu'il ne soit emprunté. Cela évite, par la suite, le ressentiment qui empoisonne plus que la perte elle-même.