Colonne
CXXX.

Les numéros de téléphone appris par cœur

Mars 2029

Je me souviens encore, intacts, du numéro de mes parents à six chiffres, de celui de mon meilleur ami d'enfance, de celui de la maison de vacances à huit chiffres avec l'indicatif. Ils sont là, dans la tête, comme des chansons. Aucun n'est plus utile depuis trente ans.

On apprenait, autrefois, les numéros par cœur parce qu'on n'avait pas le choix. Le téléphone, fixé au mur du couloir, ne mémorisait rien. Il fallait, pour parler à quelqu'un, savoir comment l'appeler. La main, à force, retenait le rythme du cadran à composer — deux brefs, un long, deux brefs.


Cet exercice, modeste, faisait à la mémoire un travail constant qu'aucune autre discipline ne remplaçait. On gardait, dans la tête, trente ou quarante numéros vivants à la fois. La perte d'un agenda n'était pas un drame : on retrouvait, sans peine, ceux des plus proches. Aujourd'hui, on ne sait plus celui qu'on appelle tous les jours.

L'autre soir, à propos de rien, mon père a dit :

— Sais-tu qu'on appelait, à la maison, le 47-25-08 ?

Et moi, sans y penser, j'ai complété : avec l'indicatif, à partir de chez nous, c'était d'abord le 16, puis 47-25-08. Le numéro était resté, fidèle, dans une part de la tête qu'aucun usage récent ne soigne plus.