Colonne
XLIX.

La nostalgie des lieux qu'on n'a pas connus

Mai 2026

Une photographie, en noir et blanc, accrochée dans le couloir d'une maison amie : un café, dans une ville inconnue, à une époque qui n'est pas la nôtre. Le patron, en tablier, sourit sans regarder l'objectif. Trois clients sont attablés. Une horloge, derrière le comptoir, marque trois heures vingt. On s'arrête devant l'image plus longtemps qu'il ne faudrait.

On éprouve, parfois, le manque très net d'un lieu où l'on n'a jamais mis les pieds. Une ville découverte par un livre, un quartier connu seulement par une vieille gravure, une cuisine de ferme entrevue dans un film : on a, pour ce lieu, une nostalgie aussi précise que pour le jardin où l'on a grandi. Ce sentiment n'a pas de nom propre. Il existe pourtant.


Il vient peut-être de ce que nous ne sommes pas tout entiers contenus dans notre biographie. Quelque chose en nous appartient à des lieux dont nous n'avons aucune mémoire personnelle, mais qui nous correspondent, qui auraient été à notre mesure, où l'on aurait été heureux d'avoir vécu. On les reconnaît au premier coup d'œil, sans pouvoir les nommer.

On ne les visitera pas. Soit ils n'existent plus, soit ils n'ont jamais existé tout à fait dans la forme dont on les rêve. Cette absence ne nous prive de rien : elle nous offre, à bon compte, le luxe d'une seconde vie possible, plus secrète que la première, que personne ne pourra jamais nous prendre.