Le miroir, au fond du couloir, est constellé de petites taches noires. L'étain, derrière la glace, a cédé peu à peu : on voit, là, une éclaboussure de points qui dessine presque une carte, et là, une zone plus claire où le reflet se trouble. Quand on s'y regarde, on s'y voit, mais à travers une légère brume.
Les miroirs neufs sont sans pitié : ils renvoient un visage trop net, trop frontal, trop éclairé. Les miroirs anciens, eux, atténuent. Ils ajoutent au reflet un voile très fin qui ressemble à une indulgence. Ce n'est pas qu'on s'y voie plus jeune : on s'y voit moins jugé. Le miroir et le visage ont vieilli ensemble, et l'on s'en aperçoit à peine.
On hérite parfois de ces miroirs. Ils traînent un cadre ouvragé, une attache en cuivre, le souvenir d'un mur qu'on n'a jamais vu. On les accroche sans trop savoir où : en haut d'un escalier, dans l'entrée, au-dessus d'une commode. Ils s'y installent comme s'ils n'avaient jamais été ailleurs.
Le matin, en passant, on s'y arrête un instant. On rajuste un col, on lisse une mèche. Le miroir piqué nous rend une image qui n'est pas tout à fait nous, mais c'est précisément cette imprécision qui nous met d'accord avec notre journée.