Colonne
CLVIII.

Les meubles d'avant

Avril 2030

Le buffet en chêne sombre, dans la salle à manger, vient de chez les parents. Le secrétaire à abattant, dans le couloir, des grands-parents. La chaise haute en rotin, où plus aucun enfant ne s'assied, d'on ne sait plus quel cousin. Ils tiennent ensemble, sans cohérence, la moitié des pièces.

Ces meubles ne nous ressemblent pas. Si nous achetions aujourd'hui notre mobilier, nous prendrions sans doute autre chose — plus clair, plus léger, plus actuel. Mais nous n'achetons pas. Nous héritons. Et l'on s'aperçoit, à un certain âge, qu'on vit entouré d'objets choisis par des morts.


Ce n'est pas désagréable. Les meubles d'avant ont une présence que les neufs n'auront jamais : ils ont vu d'autres pièces, d'autres lumières, d'autres conversations. Le buffet garde, dans son bois, les soirées de famille des années cinquante. Le secrétaire connaît une écriture qui n'est plus la nôtre. Nous ne sommes pas seuls dans la maison : ils nous accompagnent.

On ne saurait pas leur demander davantage. Ils tiennent leur place, en silence. Ils dureront encore longtemps après nous — c'est, sans doute, leur fonction profonde : transporter d'un siècle à l'autre, sans rien dire, la présence de ceux qu'on a aimés.