Colonne
LXXIX.

Marcher la même rue à des heures différentes

Juillet 2027

Cette rue, je la prends à sept heures du matin pour aller chercher le pain. À midi, j'y reviens pour la pharmacie. À cinq heures, c'est le chemin du marché. Le soir, parfois, pour aller dîner chez X. Et la nuit, en rentrant. Cinq rues différentes, en réalité, qui partagent un nom et des numéros.

À sept heures, la rue est silencieuse, un peu humide, on entend ses propres pas. Le boulanger soulève le rideau. Une silhouette traverse au loin. À midi, la même rue a perdu son intimité : voitures, livreurs, bavardages de terrasse. À cinq heures, les enfants sortent de l'école et la rue s'élargit du bruit qu'ils font. Le soir, elle se vide à nouveau, mais d'une autre vacance — pleine, celle-là, de fenêtres allumées.


On finit, à force, par connaître chaque heure de la rue comme une personne distincte. On les compare. On les classe. On a son heure préférée — la mienne est sept heures, presque toujours — et l'on s'arrange pour l'attraper le plus souvent possible, en inventant des courses qui n'en sont pas vraiment.

Une rue connue à toutes ses heures est une rue qu'on possède un peu. Les autres, qu'on ne traverse qu'une fois en passant, restent neutres. Celle-ci, parce qu'on l'a vue de cinq côtés différents, fait, en silence, partie de la maison.