Colonne
XCII.

Les marque-pages oubliés

Janvier 2028

On rouvre un livre lu il y a quinze ans. Entre la page 134 et 135, un ticket de métro plié, daté d'un mardi d'octobre. On le sort, on l'examine. Le ticket dit le prix, la station, l'heure. Ce qu'il dit surtout, c'est qu'à cet endroit du livre, ce jour-là, on s'est arrêté.

Les marque-pages improvisés gardent, mieux que n'importe quel signet, la mémoire d'une lecture. Un billet d'avion, une carte de visite, un papier d'emballage de chocolat : chacun de ces objets désigne le moment précis où l'on a refermé le livre. La date qu'il porte parfois, son odeur encore vaguement présente, son aspect froissé : tout cela rappelle un instant que la mémoire à elle seule aurait perdu.


Le pire des marque-pages est le neuf, acheté dans une librairie : trop neutre, il ne raconte rien. Le meilleur est celui qu'on a glissé là sans préméditation, parce qu'il fallait bien tenir la page le temps d'aller à la cuisine, et qu'il est resté.

On laisse, parfois, le ticket dans le livre. On reprend la lecture quinze ans plus tard, à la page 134, comme si rien ne s'était passé entre-temps. Le livre, lui, n'a pas attendu : il a simplement gardé la place. À nous, désormais, de la mériter.