Colonne
CLXXI.

Manquer un train de peu

Septembre 2030

On débouche sur le quai. Le train est encore là, portes fermées. On court. Le contrôleur, sur le marchepied, lève la main d'un geste qui dit non. Le wagon se met en mouvement au moment où l'on arrive à sa hauteur. On reste, essoufflé, à regarder la dernière voiture s'éloigner.

L'irritation, dans la seconde, est totale. Trente secondes plus tôt, on était dans le train. Trente secondes plus tard, on n'y est plus. Cette infime différence pèse, à l'instant, comme une injustice cosmique. Les muscles continuent de courir alors que le quai ne bouge plus.


Le suivant, on le sait, partira dans une heure dix. Une heure dix à ne savoir quoi faire d'une gare qu'on n'avait pas prévu de fréquenter. On s'assied sur un banc. On regarde, sans appétit, les distributeurs de boissons. La colère, après cinq minutes, retombe d'elle-même.

Vers le milieu de cette heure, sans qu'on l'ait décidé, une autre humeur arrive. La hâte de tout à l'heure paraît, rétrospectivement, un peu absurde. On lit dix pages d'un livre qu'on n'aurait pas ouvert dans le train. On entend deux voyageurs parler d'une ville qu'on ne connaît pas. Le train de tout à l'heure, à présent, a déjà parcouru cent kilomètres. On lui en veut moins.