Colonne
CXXXVII.

Les maisons où l'on a grandi

Juin 2029

La maison de la rue Lavoisier, où nous avons habité de mes trois à mes onze ans. Trois étages, un escalier en bois qui craquait au quatorzième barreau, une cour qui sentait l'herbe coupée en juillet. Je pourrais, encore aujourd'hui, dessiner le plan exact de chaque pièce, et l'on serait probablement étonné de la précision.

Les maisons d'enfance ne s'oublient pas. On les a apprises à un âge où la perception était totale, où chaque détail était inscrit avec une exactitude qui n'a plus jamais été disponible depuis. On en garde non seulement la disposition, mais l'odeur de chaque placard, le ton précis du carrelage de la cuisine, la couleur du papier peint dans le couloir.


Lorsqu'on retourne, plus tard, devant la maison — la maison réelle, celle que d'autres habitent à présent — on est presque toujours déçu. Elle est plus petite que dans la mémoire. La cour est moins vaste. Le mur d'en face, qui paraissait gigantesque, ne dépasse pas un étage. La mémoire a, sur la maison, ses propres droits, qu'aucune visite ne saurait corriger.

Il vaut mieux, finalement, ne pas retourner. Garder la maison telle qu'elle est restée dans la tête, démesurée, parfaite, encombrée des présences qu'aujourd'hui elle n'a plus. C'est cette maison-là qu'on a vraiment habitée, plutôt que celle des plans cadastraux. L'autre n'aura été, pour un temps, qu'un support à mémoire.