Colonne
CXV.

Les maisons qu'on longe en voiture

Octobre 2028

Sur la départementale, à la sortie d'un virage, une maison apparaît à droite, plantée contre la route, ses fenêtres donnant directement sur la chaussée. Une lampe est allumée au rez-de-chaussée. On voit, en passant à soixante, une silhouette à la cuisine. C'est tout : deux secondes de vie d'inconnus.

Ces maisons-là m'ont toujours fasciné. Elles n'ont aucune intimité : tous les passants, à toute heure, voient un peu de ce qui s'y passe. On entre, par la fenêtre, dans la cuisine de gens dont on ne saura jamais le nom. La vaisselle sur l'évier, le calendrier au mur, le chat sur le rebord — autant de détails livrés sans qu'on les ait demandés.


Je me demande, en passant, comment on vit dans ces maisons. Sans doute s'habitue-t-on. On finit par tirer les rideaux tôt, ou par ne plus se préoccuper du regard. Le grondement des camions devient le bruit du salon ; les phares qui balaient le plafond, le mouvement ordinaire d'un soir.

Cinq cents mètres plus loin, on a déjà oublié la maison. On l'aura, dans la mémoire, comme une image de quelques secondes — une lampe, une silhouette, une vie qu'on aura frôlée sans y entrer. Ces frôlements sont, en fin de compte, la part la plus dense d'un long trajet en voiture.